Assis dans le tram, le balladeur sur l’oreille, les pensées vagabondes, je regarde ce monsieur. Il a une cinquantaine d’années, peut être un peu moins, peut être un peu plus. On ne se ressemble pas lui et moi.
Lui est un “adulte”. Il a fini de rêver. Il a quitté le monde des songes et des délires, pour entrer dans celui, bien plus sérieux, de la vraie vie. Il a un costume, une montre qui vaut probablement le double de tout ce que peut contenir mon sac, et de ce je porte sur moi, lunettes y compris, un ventre d’opulence, et il lit avec attention le figaro.
Il ne doit sa présence à mes côtés qu’à cette petite fantaisie propre au métro parisien de réunir en son sein une population si hétéroclite.
Ce monsieur gagne sans doute du temps à prendre le RER plutôt que la voiture…
Alors je me pose cette question: qu’est-ce qu’être adulte, et voudrais-je l’être un jour?
Est-ce que je devrais, pour être adulte, renoncer totalement à ce que j’aime?
Devrais-je cesser de tenir ce wordpress, de peur que mes patrons le sussent (ai-je bien conjugué?) et m’empêchent d’obtenir une quelconque promotion? Devrais-je lire le Figaro, me tenir au courant des mouvements politico-économiques qui animent le gouvernement, et préparer mes prochaines actions boursières en fonction de l’évolution d’un marché qui, depuis qu’on m’en parle, est tellement instable qu’il ne cesse d’évoluer?
A quoi faut-il renoncer pour être adulte?
A aller à Amsterdam au lieu de mettre des sous de côté pour préparer sa retraite? Renoncer à dormir trois heures par nuit, de peur de louper des choses tellement éblouissantes pour les yeux et le coeur? Devrais-je, sinon, renoncer après 20h aux coups de fil de mes amis, et à nos élans du coeur passionés et violents?
Devrais-je commencer à réfléchir à construire une existence composée des shémas sociaux classiques:
Métro, boulot, épouse, et labrador femelle, que je n’appellerai surement pas “voie lactée” (pour des raisons évidentes) mais poupinette parce que c’est l’année du P?
Devrais-je me dire “sois sérieux dans ton job, sois à l’écoute des opportunités, laisse toi débaucher, apprend du monde du travail, sois un requin parmi les requins, un loup parmi les loups…” ?
Je ne sais pas.
Un adulte, c’est juste quelqu’un qui a intégré les codes de nos systèmes politiques et nos modes de fonctionnement. Un adulte, par définition, est celui qui a atteint l’âge de décider. Il dispose d’une carte d’identité, d’un compte bancaire, d’un nombre de printemps supérieur à 18 en général, et personne ne lui dit plus comment faire. Un adulte, stricto sensu, c’est quelqu’un qui fait ce qu’il veut en conaissance de cause. Qui deviendra voleur, Qui deviendra financier, mais le fait d’être adulte stricto sensu, ne garantit ni sagesse, ni compassion, ni prises de conscience…
Adulte mais pas mature, adulte mais enfermé dans un carcan, adulte dans une cage dorée et adulte qui ne sait plus rêver…
Les enfants jouent :
“on dirait qu’on serait dans un royaume interdit, on serait deux voleurs au milieu des pachas, et on jouerait avec les règles, et on rierait toujours en courant dans les prés…”
“on dirait qu’on s’aimerait très fort, qu’on irait voir mille choses de nos propres yeux, et qu’on attendrait pour dormir que notre corps nous l’impose violemment, ou que ce soit le week end…”
“on dirait qu’on serait heureux, même si on nous regarde bizarrement, qu’on se rendrait compte du monsieur en pull rose qui se fout de notre gueule parce qu’on n’est pas comme lui, mais qu’on l’imiterait dans notre coin en train de préparer un Rallye pour dimanche prochain”
“on dirait que jamais on n’oubliera que sans rêve il n’y a pas de vie, et qu’il vaut mieux être mort que malade…”
Je n’ai jamais su grandir…